La sainteté, pur don de Dieu
(Auteur: P. François-Régis Wilhélem - Parution F&L n° 259 de Mars 2007)
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À travers les saints, l’Esprit Saint a pu jouer progressivement la merveilleuse partition de l’Évangile… comme un air joyeux qui passe à travers une flûte… et ce, en dépit de leurs erreurs, de leurs fautes même. Une flûte est composée de trous ; la vie de ceux que l’on appelle aujourd’hui "les saints" avait aussi ses "trous", c’est-à-dire ses failles, ses blessures, ses péchés, ses croix, tout comme la nôtre. Mais, justement, leur expérience vécue de la Miséricorde témoigne que le souffle de l’Esprit est suffisamment puissant pour y faire entendre une musique nouvelle, inattendue, créatrice : la musique de notre baptême, la musique de la sainteté.
Nous sommes élus
La sainteté correspond au désir même du Seigneur, ainsi que nous le révèle l’Écriture : « Soyez saints, car moi, votre Dieu, je suis Saint » (Lv 19,2) ; « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5,48). Saint Paul relaie cet enseignement : « La volonté de Dieu, c’est que vous deveniez des saints » (1 Th 4,3). Cette volonté nous précède, elle est le fruit d’un dessein éternel d’amour : « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ, qui nous a bénis par toutes sortes de bénédictions spirituelles, aux cieux, dans le Christ. C'est ainsi qu'Il nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l'amour » (Ep 1,3-4). Avant la création du monde, Dieu nous a donc choisis pour que nous devenions ses amis : des saints.
De nos jours, cet appel à la sainteté a été relancé solennellement par le Concile Vatican II : « Il est bien évident pour tous que l'appel à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité s'adresse à tous ceux qui croient au Christ, quels que soient leur état ou leur rang […]. Les fidèles doivent appliquer les forces qu'ils ont reçues selon la mesure du don du Christ, à obtenir cette perfection » (Lumen Gentium, 40).
Devenir un Superman ?
L’histoire de l’Église fourmille d’exemples de saints connus, moins connus, ou même inconnus de la plupart des gens, mais pas de Dieu ! Parmi les saints connus, on peut citer, par exemple, saint Maximilien Kolbe qui n’hésitait pas à affirmer : « Chacun de nous peut devenir un saint, un très grand saint, avec l’aide de l’Immaculée, il suffit seulement qu’il le veuille ! »
À première vue, cette affirmation peut étonner tellement la sainteté semble y être simplement une question de volonté personnelle. Quand on connaît la vie du P. Kolbe, particulièrement son geste héroïque d’offrande de sa vie à la place d’un autre condamné du camp d’extermination d’Auschwitz, on pourrait croire effectivement que la sainteté se confond avec l’héroïsme. Mais en fait, ce n’est pas cela, ni pour saint Maximilien, ni pour aucun autre saint. La sainteté n’est pas l’héroïsme, même si les saints sont souvent appelés à faire des actes héroïques.
Qu’est-ce que l’héroïsme ? C’est le triomphe des capacités humaines qui permettent à certains d’accomplir des actions hors du commun. Dans les débuts de l’Église, aux IV-Ve siècles, un courant nommé le « pélagianisme » a soutenu que la sainteté était principalement le fruit de l’effort de l’homme. L’Église n’y a pas reconnu la vérité de l’Évangile et s’est donc opposée à cette théorie à plusieurs reprises. Certes, la détermination et le courage sont absolument nécessaires pour parvenir à la sainteté, mais l’essentiel n’est pas là, car la sainteté a une autre origine : une origine surnaturelle. "Sur-naturel", cela veut dire : quelque chose qui dépasse les capacités de la nature humaine.
Ainsi la sainteté est-elle fondamentalement l’œuvre de Dieu en nous, le fruit de sa charité « répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit » (cf. Rm 5,5) à travers le mystère de la Croix. Ainsi, la sainteté n’est pas tant le triomphe de l’homme que le triomphe de Dieu dans un homme.
Une réponse d’amour
Tel est l’enseignement constant de l’Écriture, comme en témoigne par exemple ce passage : « Sans Moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15,5), ou encore cet autre : « C'est bien par la grâce que vous êtes sauvés, moyennant la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu » (Ep 2, 8). Le salut (ou la sainteté, cela revient finalement au même) n’est donc pas la conséquence des actes héroïques - ou pas héroïques - que nous posons. L’apôtre Paul se plaît à souligner que ce salut est pur « don de Dieu », il « ne vient pas des oeuvres, car nul ne doit pouvoir se glorifier » de celles-ci devant Dieu (cf. Ep 2,8-9). Dans la mesure où l’homme pense pouvoir se sauver par lui-même, il prétend, orgueilleusement, être l’égal de Dieu. C’est bien cette prétention - toujours renaissante à travers l’histoire de l’humanité - qui constitue le cœur du péché des origines (cf. Gn 3).
Il n’en reste pas moins vrai cependant que le Seigneur nous appelle à répondre concrètement à son amour, à agir pour son service. Quand on voit l’immense travail réalisé par le P. Kolbe pour la diffusion du message de l’Évangile et de la dévotion envers la Vierge Immaculée, ou, tout proche de nous, l’énorme labeur accompli au service des plus pauvres par la bienheureuse Mère Teresa, on se rend compte que l’amour du Seigneur n’engendre pas l’oisiveté ! Mais il faut avoir conscience que c’est Lui-même qui invite à entreprendre ces œuvres ; celles-ci s’intègrent alors dans notre réponse d’amour : « Nous sommes en effet son ouvrage, créés dans le Christ Jésus en vue des bonnes oeuvres que Dieu a préparées d'avance pour que nous les pratiquions » (Ep 2, 10). Ceci appelle de notre part une docilité toujours plus grande à l’Esprit.
Être tout rempli
Revenons au P. Kolbe. Contrairement à l’impression que pouvait laisser la réflexion citée ci-dessus, lui-même avait tout à fait conscience de notre indigence spirituelle et s’interrogeait : « Quelquefois on se demande en soi-même : comment faire pour devenir un saint puisque je suis faible ? » Fondant sa confiance dans le Seigneur et dans l’intercession puissante de la Vierge, il répondait : « Plus nous sommes faibles, mieux cela vaut puisque l’Immaculée est "l'incarnation" de la Miséricorde divine. S’il se trouve une âme pour qui il n’y a plus d’espoir et que l’on se demande ce qui va lui arriver : elle l’élève vers la sainteté alors que cette âme n’y pense même pas. Même si nous sommes très faibles, nous devons tendre à la sainteté… » (24/11/1938) (P. M. Kolbe, Entretiens spirituels inédits)
Avant lui, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus avait compris, elle aussi, qu’elle ne devait pas s’appuyer sur ses forces pour progresser dans la sainteté, mais mettre toute sa confiance dans l’action de Dieu en elle. Elle avouait : « J’espère en celui qui est la vertu, la sainteté même, c’est Lui seul qui, se contentant de mes faibles efforts, m’élèvera jusqu’à Lui et, me couvrant de ses mérites infinis, me fera sainte » (Ms A 32, 19).
Dans cette même ligne, un Maître spirituel contemporain, le P. Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus (religieux carme, mort le 27 mars 1967 à Venasque (Vaucluse) ; fondateur de l’Institut séculier Notre-Dame de Vie et auteur de Je veux voir Dieu ; sa cause de canonisation est en cours, à Rome) présente ainsi la sainteté :
« La sainteté, c’est le règne de Dieu dans l’âme, la domination de l’Esprit Saint dans l’âme […]. C’est Lui qui fait les prophètes et les saints, Lui qui conduit les âmes vers Dieu […]. Se sanctifier, c’est être rempli de cet amour que l’Esprit Saint nous a déjà donné au baptême et qu’il veut augmenter, développer en nous jusqu’à ce que nous soyons à l’image de son Fils, jusqu’à ce que nous soyons des fils parfaits, remplis et débordants de sa vie. Nous n’entrerons pas en Dieu par la destruction de ce que nous sommes sur les autres plans, physique ou intellectuel, mais par une domination évidente et nette de cet élément surnaturel, de cette grâce dans laquelle toutes les autres réalités […] sont complètement noyées. On ne peut arriver à la sainteté que par un débordement de Dieu sur notre âme, par une emprise de Dieu, en étant noyé dans la grâce de Dieu, […] emporté par Dieu, par l’Esprit Saint […]. Toute sainteté est faite de l’envahissement de Dieu, du triomphe de Dieu. » (Conférence inédite du 8 août 1962)




