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« Pourquoi la Loi ? » (Ga 3,19). Quand nous pensons être « en règle » avec Dieu et avec les autres parce que nous avons fait « tout ce qu’il faut », c’est alors que nous devenons esclaves : au lieu de ne dépendre que de l’amour et de la miséricorde infinis de Dieu, nous sommes liés à nos succès et à nos échecs dans l’observance des prescriptions que nous nous imposons. Entrons dans la liberté de l’amour, plus exigeant que la loi sans doute !, mais qui veut combler nos cœurs.
Un auteur du Nouveau Testament, chez qui le thème de la liberté chrétienne est souvent évoqué, est saint Paul. Dans le Christ, le croyant passe de l’esclavage à la liberté, et l’Apôtre est très préoccupé par le risque pour le croyant de perdre, d’une manière ou d’une autre, cette liberté si précieuse que le Christ lui a obtenue, ce qui explique la vigueur du ton de la lettre aux Galates : « Ô Galates stupides, qui vous a envoûtés alors que sous vos yeux a été exposé Jésus-Christ crucifié ? » (Ga 3,1). Comment, selon Paul, le chrétien est-il menacé de perdre sa liberté ? L’Apôtre dénonce les deux « pièges » par lesquels cela peut se produire : celui de la chair et celui de la loi.
Le piège de la chair
La chair ne désigne pas ici le corps, mais la nature humaine blessée et pécheresse, ce qui dans l’homme résiste à Dieu. Sous prétexte de liberté, au lieu de suivre les impulsions de l’Esprit, de « se mettre par amour au service les uns des autres » (Ga 5,13), et de voir ainsi se manifester les fruits de l’Esprit : « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi » (Ga 5,22), on se livre aux passions, à l’égoïsme, au péché sous toutes ses formes : « libertinage, impureté, débauche, idolâtrie, magie, haines, discorde, jalousie, emportements, rivalités, dissensions, factions, envie, beuverie, ripailles et autres choses semblables » (Ga 5,19).
Paul nous rappelle que le libertinage n’est pas la liberté, il est à proprement parler un esclavage dans lequel l’homme est prisonnier de ce qu’il y a en lui de plus superficiel : ses convoitises égoïstes, ses peurs, ses blessures etc. Le chrétien doit en être conscient. Il ne peut faire l’économie d’un combat incessant contre les tendances décrites par saint Paul et il doit s’ouvrir en permanence aux grâces de guérison qui viennent de la Croix du Christ pour s’en libérer progressivement. L’homme libre est celui qui, par la grâce du Christ, devient capable d’accomplir effectivement le bien.
Le piège de la loi
Prioritairement à cet enseignement classique sur le danger de devenir esclaves de nos blessures et de nos tendances égoïstes, Paul veut faire comprendre qu’il y a un autre piège pour la liberté du chrétien, plus subtil, plus difficile à discerner et donc peut-être plus dangereux en fin de compte : le piège de la loi. Il s’agit d’une autre manifestation de la « chair », qui ne s’exprime pas par des désordres moraux, car elle peut prendre l’apparence de la moralité la plus stricte, mais dans laquelle, au régime de la grâce, on substitue celui de la loi, ce qui est de fait une perversion de l’Évangile.
La loi en elle-même est bonne, elle prescrit des choses qui sont bonnes, elle aide à discerner le bien du mal, ce qui construit l’homme et ce qui le détruit, elle a un rôle nécessaire de « pédagogue » (Ga 3,24). Mais le piège est le suivant : en faisant de la pratique de la loi la condition du salut, on se met dans une logique selon laquelle le salut provient, non de l’amour gratuit de Dieu manifesté dans le Christ, mais des œuvres que l’homme accomplit.
Ce sont deux logiques opposées l’une à l’autre. Celle de la grâce : l’homme reçoit gratuitement, indépendamment de ses mérites, le salut et l’amour de Dieu par le Christ, et gratuitement il répond à cet amour par les œuvres bonnes que l’Esprit Saint lui accorde d’accomplir. Celle de la loi : c’est au prix de ses bonnes œuvres que l’homme mérite le salut et l’amour de Dieu. Logiques opposées car l’une a comme fondement l’amour gratuit et inconditionnel de Dieu, l’autre l’homme et ses capacités.
Le péché des pharisiens
La loi – non dans ce qu’elle prescrit, qui est bon – mais en tant que « logique de vie », manière de se situer face à Dieu, est perverse. Elle mène à la mort, car elle contredit cette vérité de la gratuité du salut et finit par tuer l’amour. Elle peut me conduire à l’orgueil : je suis capable d’en accomplir les prescriptions, je me crois un juste et je méprise les autres qui n’en font pas autant. C’est le péché des pharisiens, dénoncé avec force par Jésus dans l’Évangile, car rien ne tue autant l’amour et la compassion envers le prochain que cet orgueil spirituel.
Mais la logique de la loi peut aussi me conduire au désespoir : si je suis incapable d’en accomplir pleinement les exigences, je tombe dans le désespoir, la culpabilité. Je me sens condamné de manière irrémédiable. Il faut ajouter que celui qui commence par l’orgueil, qui se prévaut de ses « réussites » spirituelles, tombera tôt ou tard dans le désespoir : car viendra inéluctablement le jour où il sera confronté à ses limites, où il vivra un échec retentissant, où ce succès spirituel basé sur ses propres efforts volera en éclats.
L’amour est gratuit
Autant cette logique de la loi est source de mort, autant la logique de la grâce est source de vie, car elle permet l’épanouissement de l’amour. La raison en est qu’il s’agit d’une logique de gratuité, et la gratuité est le seul régime selon lequel l’amour puisse exister. L’amour de Dieu est absolument gratuit, il n’y a pas à le mériter, à le conquérir. Il n’y a qu’à l’accueillir, au moyen de la foi, qui est la seule voie d’accès au salut, selon saint Paul. Car la foi est la disposition intérieure par laquelle l’homme accueille cet amour gratuit en lui faisant une pleine confiance.
Cet amour accueilli gratuitement nous invite à aimer gratuitement en retour : « Ce que vous avez reçu gratuitement, donnez-le gratuitement » (Mt 10,8). De plus, il nous en confère progressivement la possibilité, en renouvelant notre cœur par la grâce du Saint-Esprit, qui nous inspire les œuvres de l’amour et nous donne la force nécessaire pour les accomplir.
Vivre le plus possible selon cette logique de la grâce est la guérison à la fois de l’orgueil – mes œuvres ne sont ainsi pas les miennes, mais celles que Dieu me fait la faveur d’accomplir – et du désespoir car, quels que soient mes échecs, je sais que je pourrai toujours recourir à l’amour absolument gratuit et inconditionnel de Dieu pour me relever.
Aimer, c’est se livrer !
Nous sommes sur terre pour apprendre à aimer, en nous mettant à l’école de Jésus. Apprendre à aimer, c’est extrêmement simple : c’est apprendre à donner gratuitement et apprendre à recevoir gratuitement. Cette chose si simple est hélas terriblement difficile, à nous que le péché a rendus bien compliqués ! Il ne nous est pas naturel de donner gratuitement : nous avons fortement tendance à donner pour recevoir en retour. Il ne nous est pas facile non plus de recevoir gratuitement. Car cela suppose de faire confiance à celui qui donne, d’avoir le cœur ouvert et disponible pour accueillir. Accueillir, c’est aussi se livrer !
On ne peut entrer dans cette nouvelle manière d’être qu’au prix du « deuil » de certains de nos comportements naturels, que par une sorte d’agonie. Mais une fois franchie la « porte étroite » (Lc 13,22) de cette conversion de nos mentalités, l’univers dans lequel nous entrons est splendide : c’est le Royaume, le monde où l’amour est la seule loi, qui est un paradis de gratuité, où l’amour peut s’échanger sans limites, se donner et se recevoir sans restriction, où il n’y a plus de « droits » et de « devoirs », rien à défendre ni rien à conquérir, plus d’opposition entre le « tien » et le « mien », où le cœur se dilate à l’infini.
Dans ce monde nouveau règne l’amour, l’amour terriblement exigeant – car il demande tout : tant qu’on n’aime pas totalement, on n’aime pas vraiment ! – mais souverainement libre, car il n’a d’autre loi que lui-même.
Pour en savoir plus, lire :
La Liberté intérieure, EDB 2002




