/ MIEUX LE CONNAÎTRE / Vie spirituelle / La foi au crible du doute

La foi au crible du doute

(Auteur : Fr. Jean Clapier - Parution F&L n° 243 d'Octobre 2005)

COMMANDEZ VOTRE HORS-SÉRIE

"Le monde est en crise », répète-t-on depuis des années. Par-delà les conflits sociaux et les tensions politiques, le marasme économique et les bouleversements écologiques, on parle volontiers d’un malaise général, de "crise spirituelle". Sans verser dans un pessimisme démesuré, force est de constater que peu échappent à la contagion d’un mystérieux malêtre : chrétiens ou non, consacrés dans la vie religieuse, le sacerdoce ou le laïcat, jeunes et moins jeunes, milieux protégés ou défavorisés, familles unies ou éclatées... Essayons d’envisager ce “blues” existentiel sous l’angle de la foi, d’une vie en Jésus-Christ. Posonsnous d’emblée la question : peut-on vivre de confiance en Dieu sans connaître de crises, sans traverser les brouillards du doute ? Quel que soit le contexte culturel, la réponse s’impose d’elle-même pour peu que nous ayons quelques années de cheminement chrétien en Église... Impossible de s’en remettre réellement à quelqu’un, d’embrasser une vie commune, sans changer ses habitudes, sans quitter sa routine quotidienne de “vieux garçon” ou de “vieille fille”. Faire place à autrui dérange forcément une ligne de conduite “perso”, rivée sur le volant de sa seule volonté. Il en va de même et bien davantage avec cet Autre par excellence : Dieu.

Un autre chemin
Vivre de foi en Dieu, c’est respirer un autre air que celui du temps qui passe. Au fil du quotidien, au gré des changements de cap et des fluctuations de l’âge, l’évangile nous appelle à mettre nos pas dans les pas de Jésus-Christ, « à quitter nos chemins pour trouver le Chemin ». Là, seul « l’aveugle, guidé par la Foi et l’Amour », peut y avancer (Jean de la Croix). Une voie de confiance et d’amour s’ouvre, qui tend à l’abandon radical dans les bras de Dieu, dirait Thérèse de Lisieux. Et lorsque la même Thérèse écrit que « c’est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l'Amour » (LT 197), elle l’affirme après avoir souligné la nécessité de « rester pauvre et sans force ».
Pauvre d’assurance tout risque et de recours à ses seules forces; « et voilà le difficile », ajoute-elle avec bon sens. En effet, si la confiance conduit à la lumière de la vie et à l’Amour, son fond divin, elle se conjugue avec une étrange opacité et une réelle vulnérabilité, une “pauvreté” et une “faiblesse”. Sur la voie qu’elle trace, elle exige de celui qui s’en réclame, un tribut d’obscurité, une marge d’inconnu, un halo d’insécurité. Entrer dans la confiance, c’est s’ouvrir et se confier à un autre que soi. C’est mettre dans l’ombre ses repères, quitter son autosuffisance, abandonner la sphère de sa seule volonté, de sa seule sagesse. C’est sortir de soi et être conduit vers autrui. Au terme, c’est être introduit dans un mystère d’alliance et d’amour.

L’épreuve de la foi
De plus, une autre obscurité vient interférer dans ce processus de sortie de soi vers Dieu : les ténèbres d’iniquité. Elles opèrent d’autant plus violemment et insidieusement que l’homme s’engage vers Dieu avec ferveur et rectitude. Elles donnent à l’épreuve la connotation de la tentation. Celle qu’a connue Simon- Pierre, à l’heure de la Passion du Christ, est exemplaire. Jésus en fait lui-même la prédiction : « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas » (Lc 22, 31-32). Usant des faiblesses morales et psychiques de l’homme, les Ténèbres impriment à l’épreuve de la foi les traits du doute. Un doute formel, une remise en question frontale de Dieu, de la manière dont Il se révèle et se communique aux hommes. Le doute pousse l’homme à la défiance envers Dieu et finalement à l’oubli. Doute et oubli contre lesquels nous prions d’être protégés durant la Vigile pascale : « Que demeure en vous la grâce de Dieu », dit le prêtre au moment de la triple bénédiction finale, « la grâce pascale qu’il vous offre aujourd’hui : qu’elle vous protège de l’oubli et du doute ».

L’exemple de Thérèse
Prenons le fort témoignage de Thérèse de Lisieux. À compter d’avril 1896 et jusqu’à sa mort, Thérèse avance dans la nuit. Une nuit de la foi vécue dans la foi. Non seulement Thérèse est gagnée par un non-goût de Dieu mais elle est assaillie par d’incessants murmures qui insinuent, par-delà sa vie présente, un éternel néant : Les ténèbres empruntant la voix des pécheurs, écrit-elle, me disent en se moquant de moi : Tu rêves la lumière, une patrie embaumée des plus suaves parfums, tu rêves la possession éternelle du Créateur de toutes ces merveilles, tu crois sortir un jour des brouillards qui t'environnent, avance, avance, réjouis-toi de la mort qui te donnera non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant (C G, 6 vE). Une lourde opacité envahit Thérèse au point d’assombrir sa foi et d’éclipser son espérance. Si vous saviez dans quelles ténèbres je suis plongée, confie-telle à soeur Thérèse de Saint-Augustin. Je ne crois pas à la vie éternelle ; il me semble qu’après cette vie mortelle, il n’y a plus rien ; tout a disparu pour moi, il ne me reste plus que l’amour. « Elle me parlait de cet état d’âme comme d’une tentation », dira la soeur.
Son “épreuve de la foi”, ainsi que Thérèse l’appelle, revêt une rare violence parce qu’elle est altérée par la tentation du doute en l’existence du Ciel. Thérèse fut acculée à ratifier ce que le doute lui suggérait. Ce qu’au plus fort de l’épreuve, elle ne fit jamais. Certes, Thérèse a subi les morsures du doute. Elle n’en est pas moins demeurée dans la foi. Une foi assombrie, mais non anéantie. Finalement, une foi décuplée, affermie par sa mise à l’épreuve.

Foi et doute
Précisons ici un point capital. Un point de discernement. Comme telle, la foi n’incline pas à douter. Elle encourage à croire. Elle porte vers Dieu comme vers son principe. Elle pousse à se livrer à la Vie, à l’Amour, à Dieu. La foi engage parce qu’elle est fondée sur la reconnaissance certaine de la bonté de Dieu. Le doute, s’il s’installe, alimente le soupçon, l’inconstance, la diversion, l’oubli. Il paralyse le don de soi. La confusion entre foi obscurcie et doute survient lorsque la foi emmène le croyant à purifier, à approfondir, à simplifier sa relation avec Dieu. La tentation du doute double alors l’épreuve de la foi. C’est la passion de la vérité de la foi. Alors que Dieu saisit l’homme pour le faire entrer dans la vérité tout entière de son Mystère, le doute ténébreux s’insère dans le mouvement même de ce passage vers la plénitude de l’Amour. Il insinue au coeur du croyant l’absurde, le non-sens, le néant.

Un enfantement nécessaire
Les chemins de la foi traversent les voiles déformants du doute au moment des grands assainissements de l’âme, des grands détachements, des grands délaissements. À l’occasion de tel ou tel événement déstabilisant, l’épreuve de la foi est enfantement, purification du coeur, angoissante et régénératrice. Elle est nécessaire. Elle entraîne à l’abandon confiant vers l’ être et la Vie, vers leur commune Source : Dieu. La diffusion du doute, inévitable, est sa contrefaçon, déprimante et dévitalisante, en forme de tentation vers le néant et la mort, vers leur commune origine : les ténèbres.
La certitude de la foi est obscure, répète Jean de la Croix. Elle n’épargne pas le croyant à passer par “l’épreuve de la foi”. Ce passage, tout à la fois, déchire et bonifie, bouleverse et transforme la personne. La pesanteur du péché, conjuguée à l’action ténébreuse, tend à en faire une impasse, un moment de torpeur existentielle et de dispersion relationnelle, de débrayage spirituel et de fuite de Dieu, d’oubli de sa Parole.
La figure de ce monde, avec ses crises et ses bouleversements, passe. Si demeure en nous l’humilité du pauvre et la confiance de l’enfant, n’ayons crainte de passer au crible du doute. Car le Royaume de Dieu est donné au pauvre et “le Ciel est pour l’enfant”.

Vient de sortir du même auteur :
Jean Clapier, ocd
Une voie de confiance et d'amour,
L'itinéraire pascal de Thérèse de Lisieux,
éd. du Cerf & éd. du Carmel, 2005.