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L'humilité

(Auteur: Sr Françoise-Marie - Parution F&L n° 228 de Mai 2004)

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Au moment de commencer à écrire, me revient en mémoire la réflexion d’une personne qui me disait ne pas pouvoir entendre ce mot d’humilité  sans faire la grimace ! Composante incontournable de la vie spirituelle, l’humilité ne serait-elle pas aimable ?

Le témoignage des saints est unanime : qui veut avancer dans les voies de Dieu, doit pratiquer l’humilité, « et encore l’humilité », ajouterait sainte Thérèse d’Avila. Mais qu’est-ce que l’humilité ? Ou peut-être d’abord, que n’est-elle pas ?

Charles Péguy disait « haïr une humilité qui ne serait pas une humilité chrétienne, qui serait une espèce d’humilité civique, civile, laïque… une contrefaçon de l’humilité ». Ce serait certainement contrefaçon que de « réduire » l’humilité à une simple vertu morale de modestie - quoique celle-ci ait sa valeur - voire à une attitude extérieure composée, sans aucune profondeur, et finalement vite soupçonnable d’hypocrisie. Bref, nous sommes bien d’accord pour affirmer que l’humilité ne consiste pas à se déprécier, à se ratatiner, à se mettre à plat ventre !

Mais alors ? Péguy ne concevait pas une humilité qui ne soit pas chrétienne. Certes, l’humilié est chrétienne, au sens premier du terme : elle est du Christ. Le Christ se définit par elle, et la place au cœur même de son enseignement : « Apprenez de moi, que je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29).
Saint Silouane, qui faisait de l’acquisition de l’humilité la recherche de toute son âme, a pu écrire que « l’humilité du Christ est indescriptible et infiniment douce. Si les hommes savaient cela, toute la terre s’appliquerait à cette science ! » Abîme sans fond de l’humilité de Jésus, que l’Évangile nous dévoile… si nous voulons bien voir !

Mais comme il nous est difficile, finalement, de « voir », de lire vraiment l’Évangile, et de « consentir » à la Révélation qu’il nous offre ! Tant il est vrai  que c’est d’abord dans une projection de ce qui l’habite et dans la ligne de la puissance que l’homme, instinctivement, cherche son Dieu.

Invités à la contemplation d’un Christ crucifié, et toujours en voie de conversion, nous oscillons parfois longtemps, plus ou moins consciemment, entre deux images de Dieu comme juxtaposées, superposées en nous, faute de pouvoir les unifier : celle d’une puissance lointaine, dominatrice, qui inspire la crainte, et celle de l’impuissance de Jésus mourant sur la Croix !

Quel est ton Dieu ? Les saints nous apprennent que « l’humilité a le goût de Dieu, qu’elle fait goûter Dieu » (Mariam de Bethléem), et que « celui qui a connu Dieu par le Saint-Esprit a appris de lui l’humilité » (St Silouane).  Avons-nous écouté, en la laissant pénétrer notre cœur, cette parole inouïe de Jésus : « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14,9) ?

Quel Dieu se révèle à travers Lui, qui ne trouve comme compagnons que quelques pêcheurs de Galilée, pour finalement échouer lamentablement, condamné par les chefs de son peuple, et mourir comme un esclave ?

Dieu révèle ce qu’il est par ce qu’il fait. La vie de Jésus nous dévoile donc l’être intime de Dieu. Que doit-Il être pour s’être donné pareille existence ? L’Écriture nous l’apprend : « Dieu est Amour » (1Jn 4,16) ; force nous est de reconnaître que l’amour dont Jésus témoigne est tout d’humilité. Or l’amour peut-il être orgueilleux ?

L’expérience de l’amour humain, si mêlé soit-il de passion égoïste qui l’incurve sur lui-même, suggère déjà un peu ce que peut être l’amour en Dieu. On ne peut regarder de haut quelqu’un à qui l’on dit : « Je t’aime » ! L’amour vrai n’implique-t-il pas la négation de toute supériorité ? Bien plus, aimer, n’est-ce pas vouloir être « par l’autre » et « pour l’autre » ? L’amour est accueil et don, volonté de dépendance.

Quand l’amour n’est-il qu’Amour ? Quand l’Amour est Dieu, et que rien ne limite sa puissance d’accueillir et de se donner… Alors l’Amour est Pauvreté, Humilité ! Ainsi les relations des trois Personnes divines ; chacune n’existe que par le don et l’accueil de l’Autre, dans une totale désappropriation de soi : le Père n’est Père que par le Fils, le Fils n’est Fils que par le Père, l’Esprit enfin n’est Esprit que par le Père et le Fils. Nulle part il y a possession. L’Amour en Dieu est un pur « pour toi », c’est pourquoi il est humble.
Ainsi la pauvreté spirituelle, autre nom de l’humilité, pourrait se définir comme la profondeur de l’Amour, sa pureté, sa vérité même.

Dieu est « pure simplicité », s’exclamait saint François d’Assise. Cette expression devient lumineuse si l’on donne à ce mot son sens premier, à savoir, absence de pli, de repliement. Trinité de personnes, Dieu est sans aucun retour sur lui, il est entièrement Relation à l’Autre, et sa Vie, totale désappropriation de soi, ce que nous manifeste la « kénose » du Christ parmi nous.

Le mot grec kénos que saint Paul emploie dans l’Épître aux Philippiens à propos du Christ en affirmant qu’il s’est « vidé de Lui-même », suggère-t-il seulement l’humilité, l’abaissement de Jésus, comme pour un moment, dans le mystère de l’Incarnation et de sa mort sur la Croix ? À travers ces mystères mêmes, il nous dévoile aussi quelque chose du mode d’être divin comme « être pour » et « être avec », et cela dans le respect infini d’un amour vrai, qui fait que Dieu se donne totalement à nous, en nous laissant totalement libres !

N’est-ce pas le cœur du mystère de l’Eucharistie où Dieu se cache dans un morceau de pain azyme entre nos mains ?

Que dire après cela ? Ne nous reste-t-il pas à nous écrier comme l’Apôtre Pierre lors de sa première rencontre avec Jésus : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur ! » (Lc 5,8).
Pour nous l’humilité sera un chemin, un apprentissage, une descente progressive dans la profondeur de notre cœur pour y découvrir essentiellement les racines d’égoïsme et d’orgueil et notre impuissance à aimer comme Dieu aime, sans aucun retour sur soi, aucun esprit de propriété !

Pour nous l’humilité sera un ajustement progressif à la Vérité, selon la formule bien connue de Thérèse d’Avila : « L’humilité consiste à marcher dans la vérité ». Ce chemin, cette vérité, c’est Jésus lui-même, qui nous a promis d’être toujours avec nous, pour nous instruire, nous conforter, nous reprendre aussi comme il a repris Pierre, pour nous simplifier, nous détacher de nous-même et de toute suffisance.

L’humilité consistera enfin et surtout à nous ouvrir à cette Miséricorde aussi humble qu’infinie de notre Dieu. L’expérience de Pierre, là encore, n’en est-elle pas le plus bel exemple évangélique ? Après l’amertume du reniement, quoi de plus « convertissant », de plus « humiliant », au sens de « faire devenir humble », que cette Miséricorde divine, ce pardon de Jésus, totalement étranger à toute forme de ressentiment, infiniment humble, entièrement pur et recréateur, pardon qui prend la forme d’une question : « M’aimes-tu ? » (Jn 21,15).

Il nous apprend que Dieu veut aller jusqu’à ignorer notre péché, nos offenses -parce qu’il les a vraiment prises sur lui- pour sans cesse nous inviter, nous réinviter à marcher dans la vérité de l’amour, à la suite de notre Maître, de notre Frère, doux et humble de cœur.

Peut-être la parole du prophète Michée a-t-elle résonné dans le cœur de Pierre à ce moment-là : « On t’a fait savoir, homme, ce que le Seigneur attend de toi :  marcher humblement avec ton Dieu » ! (Mi 6,8).