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L’invitation que Jean-Paul II nous a adressée en 2005 est à prendre très au sérieux. L’Eucharistie n’est pas seulement un sacrement à célébrer. Dans sa lettre apostolique Mane Nobiscum Domine (Reste avec nous Seigneur), où il présente l’année de l’Eucharistie, le Saint Père utilise les expressions manière d’être, attitudes eucharistiques, « école » à partir de laquelle doit se diffuser une culture de l’Eucharistie appelée à renouveler la vie de tout chrétien, jusqu’à imprégner la vie sociale elle-même. Il nous faut non seulement recevoir ou adorer le Saint-Sacrement, mais devenir Eucharistie…
L’Eucharistie apprend à faire de l’existence humaine une action de grâce et une louange rendue à Dieu. Elle nous enseigne que l’homme est appelé à se nourrir de Dieu lui-même, qu’il est un être de communion avec Dieu et ses frères. Elle est une école de charité authentique, de vie livrée par amour, de partage, de service, d’attention aux plus pauvres. Elle est une école de paix dit le Saint Père… L’Eucharistie est non seulement enseignement, lumière pour montrer le chemin, mais aussi transformation intérieure, grâce et force pour pratiquer toutes ces attitudes.
L’Eucharistie, école de maturité spirituelle et de foi
Dans un article de Feu et Lumière sur la maturité spirituelle (FL n°233), j’ai expliqué que la maturité chrétienne consiste à mettre au cœur de notre vie des attitudes de foi, d’espérance et d’amour. Ces « vertus théologales » sont appelées à devenir peu à peu comme le fondement de notre manière d’être, jusqu’à restructurer progressivement notre psychologie elle-même.
Dans cette ligne, je voudrais faire comprendre combien l’Eucharistie est pour nous une très précieuse éducation à la foi, à l’espérance, à l’amour. Je me contente aujourd’hui de parler de la foi, les deux autres vertus théologales feront l’objet d’articles ultérieurs.
Une des premières caractéristiques de l’Eucharistie est qu’elle est un mystère de foi, Mysterium Fidei.
Seule la foi peut nous faire pénétrer vraiment dans la compréhension de ce grand Sacrement. Cela ne veut pas dire qu’il faille se contenter d’une crédulité naïve, où la raison ne devrait que se taire. Foi et raison ont absolument besoin l’une de l’autre. La raison sans la foi risque de s’enfermer dans une perception du monde trop étriquée, mais la foi sans la raison ne peut satisfaire l’homme qui a besoin de mobiliser son intelligence pour chercher à comprendre ce qu’il croit et à justifier sa démarche de foi.
Mais la ressource qui nous permet d’accéder à la vérité la plus profonde de l’Eucharistie est la foi seule. Jean-Paul II le redit, ce mystère nous dépasse et met à rude épreuve les possibilités de notre esprit d’aller au-delà des apparences. Ici nos sens défaillent, mais notre foi seule, enracinée dans la Parole du Christ transmise par les apôtres, nous suffit (Ecclesia de Eucaristia, 50).
Quand dans son encyclique Jean-Paul II parle de Marie comme « femme eucharistique », la première attitude qu’il évoque est la foi de Marie : Si l’Eucharistie est un mystère de foi qui dépasse notre intelligence au point de nous obliger à l’abandon le plus pur à la parole de Dieu, nulle personne autant que Marie ne peut nous servir de soutien et de guide dans une telle démarche.
Fréquenter l’Eucharistie nous éduque à un regard de foi. Elle nous enseigne à ne pas nous fier seulement aux apparences, mais à prendre comme fondement de notre perception de la réalité, l’obéissance à la Parole de Dieu, la confiance en la vérité de cette Parole. Elle nous oblige à ne pas rester seulement au niveau de nos impressions, mais à prendre au sérieux cette Parole, et l’univers divin auquel elle nous donne accès.
Ce qui est paradoxal dans la culture contemporaine, c’est qu’elle est tiraillée en permanence entre un rationalisme étroit et une fascination pour l’irrationnel parfois le plus obscur et le plus dangereux. Il vaut mieux rester dans la ligne de la tradition chrétienne, où le besoin de merveilleux, de mystère, de transcendant réussit à s’harmoniser avec le réalisme et avec les exigences de la raison !
Entrer dans la sagesse de Dieu
L’Eucharistie, nous habituant à un regard de foi sur la réalité, nous évite de nous laisser enfermer dans une sagesse et des sécurités seulement humaines.
Cela est très pédagogique car notre tentation constante est de juger de toute réalité selon les apparences ou nos critères à nous, et de rester ainsi incapables d’entrer dans la sagesse de Dieu et de discerner son action. Et, par voie de conséquence, de nous inquiéter et de nous décourager sans cesse.
Notre besoin le plus urgent est de grandir dans la foi. Je dis parfois comme boutade que le seul et unique vrai problème de notre vie, c’est notre manque de foi. En effet, tous les autres problèmes, quand ils sont affrontés avec foi, ne sont plus tant des problèmes que des occasions de croissance humaine et spirituelle. Tout est grâce disait la petite Thérèse peu avant de mourir. Même les pires difficultés, quand nous les vivons dans la foi et l’espérance, finissent tôt ou tard par tourner à notre bien, et laisser jaillir des « trésors cachés », plus beaux et plus précieux que ceux que nous prétendons fabriquer par nous-mêmes.
Le jour où nous aurons compris cela, ce sera une grande victoire. Nous serons en paix avec la vie. Nous n’aurons plus besoin de chercher des coupables ou de fabriquer des boucs émissaires à accuser de nos malheurs.
La foi découvre les réalités véritables
Vénérer l’Eucharistie est pour nous une manière très forte de confesser notre foi dans la vérité de la Parole de Dieu, et de faire grandir cette foi. Cela nous fait aussi expérimenter que la foi nous donne accès à la réalité véritable. Ce que nous croyons finit par se révéler comme étant la suprême réalité, qui ne nous déçoit pas, mais réussit au contraire à nous combler au-delà de toute attente.
Voici ce que dit Beaudoin de Ford, un cistercien du XIIe siècle : Le Christ était caché, dès le commencement, dans le sein du Père. Il s’est caché ensuite sous la forme d’esclave qu’il a assumée. Il se cache encore actuellement dans le sacrement qu’il a institué. Caché dans le sein du Père, la foi le trouve ; caché dans une humanité, la foi le trouve encore ; et c’est encore la foi qui le découvre dans le sacrement où il se cache. Grande est la vertu de foi qui obtient une telle grâce de familiarité avec Dieu ! (Cité dans Marie-Nicole Boiteau Je suis avec vous tous les jours, Cahiers de l’École cathédrale.)
La célébration de l’Eucharistie vécue avec foi et avec amour, les heures passées en colloque silencieux devant le Saint-Sacrement, nous font infailliblement déboucher sur une expérience de Dieu véritable. Paradoxalement, un mystère si pauvre et si déroutant quant aux apparences nous fait vivre de temps en temps des moments d’une plénitude et d’un bonheur qui dépasse tout ce que la terre peut accorder. Dans Mane Nobiscum Domine, Jean-Paul II se réfère à l’expérience des saints (et à la sienne ?) avec ces mots : Combien de fois n’ont-ils pas versé des larmes d’émotion en faisant l’expérience d’un si grand mystère, et combien de fois n’ont-il pas vécu des heures indicibles de joie sponsale devant le Sacrement de l’Autel. L’Eucharistie nous permet tôt ou tard de « goûter et de voir combien de Seigneur est bon » (Ps 34, 9), elle nous met ainsi en contact vivant avec la plus réelle des réalités : le Dieu-Amour.
Je suis persuadé que cette expérience des saints est destinée à devenir l’expérience de tous les croyants. Il y aura, dans les années à venir, de plus en plus de « miracles eucharistiques », au sens de cœurs qui vont se transformer et de psychismes qui vont guérir au contact de l’Eucharistie.
L’amour de l’Eucharistie est l’occasion de faire l’expérience que l’acte de foi nous ouvre à des réalités insoupçonnées, véritables points d’appui pour notre transformation intérieure et notre croissance humaine et spirituelle.
Saint Paul félicite les Colossiens pour la « solidité de leur foi ». La foi restera toujours quelque part un saut dans l’inconnu. Mais la foi est solide, car les réalités auxquelles elle nous donne accès nous comblent et nous font vivre, nous renouvellent intérieurement de jour en jour. « Le juste vivra par la foi » dit le psaume. Et l’Église des années futures trouvera une sagesse et une vitalité extraordinaire dans sa foi eucharistique.
À lire :
Lettre encyclique Ecclesia de Eucaristia (Avril 2003)
Lettre apostolique Mane Nobiscum Domine pour l’année de l’eucharistie (octobre 2004)




