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"Ce qui fait de l’Eucharistie le sacrement de l’amour, c’est que Jésus s’y donne en personne, dans la plénitude de sa présence. Il y donne tout ce qu’il est, tout ce qu’il vit... L’Eucharistie est, de la part de Jésus, le don sans limite : ceci est mon corps, livré pour vous. Comme le dit le père Jean-Claude Sagne, l’Eucharistie est l’expression de la plus haute de la charité divine, de l’amour de Dieu pour sa créature. Par elle Dieu manifeste à quel point il désire être avec nous pour toujours, à quel point il désire nous communiquer sa propre vie et demeurer avec nous et en nous.
Dans l’Eucharistie, Jésus donne sa vie pour tous les hommes, il aime personnellement chacun du plus grand amour : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 13, 13)
Dieu nous accueille
Dans l’Eucharistie, non seulement Jésus se donne à nous, mais il nous accueille en lui, il nous accueille tels que nous sommes. Nous pouvons dire non seulement que chacun de nous reçoit le Christ, mais aussi que le Christ reçoit chacun de nous (J-P II). On a là tout le dynamisme de l’amour qui est à la fois accueil et don. Aimer quelqu’un, c’est se donner à lui et c’est l’accueillir dans sa vie. Les deux mouvements sont profondément liés : le plus grand cadeau, le plus grand don que l’on puisse faire à quelqu’un n’est-il pas de l’accueillir tel qu’il est ? Le père Sagne remarque très justement : si le plus grand désir de l’amour est de demeurer avec l’autre, de trouver une demeure en son cœur et pour cela de faire de soi-même une demeure pour l’aimé, l’Eucharistie est par excellence le sacrement de l’amour. Jésus y fait de son cœur nouveau une demeure accueillante pour tout homme. Nous retrouvons là cette vérité si belle et si profonde énoncée dans l’Évangile de saint Jean : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » (Jn 6, 54). Sainte Catherine de Sienne a une image amusante pour exprimer cela : après la communion, Dieu demeure dans le cœur du chrétien et le chrétien est plongé en Dieu comme la mer est dans le poisson et comme le poisson est dans la mer !
L’Eucharistie nous montre avec évidence à quel degré d’intimité avec lui Dieu veut nous conduire. Dans l’Eucharistie se réalise le rêve fou de tout amour : ne faire qu’un avec l’être aimé.
Dieu se laisse manger par nous, il devient notre substance, et en même temps il nous arrache à nous-mêmes pour nous faire siens. L’Eucharistie, c’est se nourrir de Dieu, mais aussi – si l’on peut dire - se laisser dévorer par lui !
Dieu nous transforme
Dans l’Eucharistie, non seulement Dieu nous donne son amour mais il nous donne aussi de l’aimer en retour. Par elle il nous donne peu à peu de pouvoir répondre à son amour, l’aimer exactement comme nous avons été aimés de lui. Cela nous rappelle une propriété essentielle de l’amour, qui se déploie toujours vers un horizon de pleine réciprocité ; aimer quelqu’un c’est lui donner la possibilité d’aimer en retour, car « il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20, 35).
L’Eucharistie vient au secours de notre faiblesse, elle transforme notre cœur de pierre en cœur de chair, en cœur capable d’aimer de l’amour même de Dieu. Elle nous assimile et nous conforme progressivement au Christ, elle est donc pour nous le gage et l’espérance qu’un jour nous serons capables d’aimer Dieu comme nous sommes aimés de lui. Avec la même vérité, la même pureté, la même force, la même générosité. Car elle répand en nos cœurs l’amour même de Dieu, avec lequel nous pouvons aimer Dieu en retour et aimer nos frères.
Par l’Eucharistie, nous communions à l’amour que Jésus a pour son Père, à sa louange, à son action de grâce, et nous communions aussi à la charité de Jésus envers tout homme, il nous communique sa douceur et son humilité.
Il faut bien sûr que nous le voulions intensément. L’Eucharistie demande du temps pour arriver à porter des fruits visibles. Elle peut produire en nos cœurs des changements extrêmement profonds. « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle. » (Jn 6, 54) La vie éternelle, ce n’est pas autre chose que d’aimer de l’amour même de Dieu.
Sacrement de l’amour fraternel
Nous unissant au Christ, l’Eucharistie nous insère aussi dans la communauté des frères. Sacrement de l’amour de Dieu, de communion avec Dieu, l’Eucharistie est aussi bien évidemment sacrement de l’amour du prochain, de communion avec nos frères et sœurs. Elle exprime et réalise la plus profonde communion des personnes, celle que rend possible le Christ qui faire de nous les membres d’un seul corps : « La coupe de bénédiction que nous bénissons n'est-elle pas une communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons n'est-il pas une communion au corps du Christ ? Puisqu'il y a un seul pain, nous sommes tous un seul corps : car tous nous participons à cet unique pain. » (1 Co 10, 16)
Un bel exemple de la manière dont l’Eucharistie peut transformer intérieurement la personne et la rendre capable de l’amour le plus héroïque se trouve dans la vie de la petite Thérèse de Lisieux. À l’âge de quatorze ans, Thèrèse portait en elle de grandes aspirations à une vie remplie d’amour. Or elle en était humainement bien incapable, trop empêtrée dans son hypersensibilité, ses timidités, sa fragilité affective. Dieu est intervenu miséricordieusement dans sa vie par la grâce de Noël : "En un instant, l’ouvrage que je n’avais pu faire en dix ans, Jésus le fit, se contentant de ma bonne volonté."
Thérèse considère cette grâce de Noël comme une grâce eucharistique ; elle lui permet d’entreprendre une course de géant, une extraordinaire croissance dans l’amour : "Jésus fit de moi un pêcheur d’âme… Je sentis en un mot la charité entrer dans mon cœur, le besoin de m’oublier pour faire plaisir et dès lors je fus heureuse…"
La table des pécheurs
À la fin de sa vie, Thérèse vivra une terrible épreuve de la foi qu’elle offrira pour les athées dont l’anticléricalisme militant fut si agressif et méprisant à la fin du XIXe siècle. Il y a quelque chose d’eucharistique dans les expressions par lesquelles elle exprime son acceptation de rester tant que Dieu voudra dans cette épreuve : "Seigneur, votre enfant vous demande pardon pour ses frères, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur et ne veut point se lever de cette table remplie d’amertume où mangent les pauvres pécheurs avant le temps que vous avez marqué…" Mais aussi ne peut-elle pas dire en son nom, au nom de ses frères : "Ayez pitié de nous Seigneur car nous sommes de pauvres pécheurs… Oh Seigneur, renvoyez-nous justifiés."
Comme il est émouvant ce “nous” par lequel Thérèse s’identifie aux pires ennemis de l’Église de son temps, comme Jésus qui a pris sur lui le péché du monde… Nul jugement dans la bouche de Thèrèse, simplement une immense compassion et une totale solidarité avec le péché des incroyants… On y trouve un aspect de ce grand mystère de miséricorde qu’est l’Eucharistie : Jésus à la table des pécheurs, qui offre sa vie et son corps, se faisant nourriture qui guérit le péché du monde : "Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde."
L’Eucharistie est à la fois exigence et don, appel et promesse, responsabilité et grâce. Elle est une invitation pressante à aimer comme Jésus, à donner sa vie comme lui pour nos frères, mais elle est aussi certitude qu’un jour, quelles que soient nos fragilités et nos misères, nous en serons rendus capables. L’hostie que nous recevons à la messe ou que nous adorons en silence est humble comme un grain de sénevé, elle pourra pourtant faire de nos cœurs un arbre où bien des oiseaux viendront nicher, trouver demeure. Elle est pauvre comme un peu de levain, elle est pourtant capable de transformer en profondeur notre cœur, et d'en faire un pain capable d’apaiser beaucoup de faims.




