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Ecoutons, Dieu nous parle

(Auteur: P. Jacques Philippe - Parution F&L n° 257 de Janvier 2007)

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La notion d’appel est un thème très important dans l’anthropologie de Jean-Paul II. Selon cette pensée, l’homme, bien que marqué par le péché, est tout d’abord et avant tout un être appelé. Ce point marque une différence radicale entre la conception évangélique de l’homme et certaines visions modernes réductrices.

Un coup de fil en direct ?
Le fait que l’homme soit appelé n’est pas quelque chose de secondaire, qui arriverait seulement de temps en temps, ou qui serait réservé à quelques individus privilégiés, gratifiés d’une vocation particulière. Ce n’est pas quelque chose de surajouté au déroulement normal d’une vie - et finalement d’un peu facultatif - mais c’est une dimension constitutive de notre identité d’homme ou de femme. L’homme ne peut pas exister pleinement par lui-même, par la seule mise en œuvre de ses ressources physiques, intellectuelles, psychiques, affectives. Il ne peut se réaliser en tant qu’homme qu’en répondant aux appels qui lui sont adressés par Dieu - certes discrètement et mystérieusement - mais de manière réelle et constante tout au long de son existence.
Ces appels ne sont pas des "coups de fils " en direct, ils passent évidemment par des médiations : la sainte Écriture (la Parole de Dieu recèle une puissante force d’interpellation !), les événements de la vie, certaines rencontres, les demandes de notre entourage ou de nos responsables, ou encore les sollicitations intérieures du Saint-Esprit. À travers ces médiations, Dieu ne cesse jamais de nous interpeller, de nous inviter à nous mettre en mouvement dans telle ou telle direction. Et en même temps, il nous donne la grâce et la force nécessaires pour cela.
Parfois, l’appel peut concerner des choix importants de notre vie : une vocation au sens classique (vocation à la vie consacrée, au mariage, à une mission particulière dans l’Église). Mais l’appel peut aussi concerner de petites choses de la vie de tous les jours : l’invitation à un pardon, à un acte de confiance dans une situation difficile, à un service rendu à quelqu’un rencontré sur notre route, à un moment de prière...

Pour sortir des pièges
Sans l’appel, l’homme resterait enfermé dans son péché. Nous sommes en permanence menacés par le péché, dont certaines des expressions les plus fondamentales sont l’orgueil, la peur et la convoitise.
L’ouverture aux appels de Dieu libère de l’orgueil : elle fait passer d’une attitude d’autosuffisance, de volonté de maîtriser sa vie, à une attitude de dépendance, de disponibilité à un Autre, d’humilité, de soumission confiante. Elle aide à sortir des pièges de la convoitise : en appelant l’homme, Dieu éveille et oriente son désir vers des biens plus à même de le combler que ceux qui sont l’objet de ses convoitises immédiates. Elle libère de la peur : en répondant aux appels de Dieu, le croyant reçoit un encouragement et une force qui lui permet de dépasser ses peurs et d’aller au-delà du cercle étroit des protections dans lequel il se laisse trop souvent enfermer.
Sans ces appels, l’homme resterait enfermé dans les limites de son psychisme, de ses représentations, de ses pulsions et de ses phantasmes. Le drame de l’homme – et cela est bien visible aujourd’hui – est qu’il cherche trop à maîtriser et à contrôler sa vie, à réaliser ses propres projets, sans se rendre compte qu’il reste alors prisonnier des limites de ce que son psychisme est capable de désirer et de concevoir, par exemple de l’image qu’il se fait du bonheur, qui n’a souvent pas grand-chose à voir avec le bonheur véritable.
Dans la manière de mener sa vie, l’homme court un grand risque de rester enfermé dans ses productions psychiques, ses émotions, ses représentations. Elles ne sont pas mauvaises en soi, mais insuffisantes, et doivent en permanence se convertir pour s’ouvrir à la richesse du réel, qui est bien plus vaste et fécond que toute production psychique, comme l’affirme saint Paul : « Selon qu'il est écrit, nous annonçons ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment. » (1 Co, 2-9)
Cette ouverture au réel véritable ne se fait pas sans douleurs et renoncements, sans luttes et sans agonies, mais elle permet d’accéder à une vie de plus en plus riche et abondante.
L’appel fait avancer, il ouvre des horizons imprévisibles et toujours neufs. Il nous propose en permanence un avenir. Cela est un immense cadeau, car il n’y a rien de pire que de ne pas avoir d’avenir. Ceci dit, il faut comprendre que l’avenir que tout appel nous propose n’est pas forcément un avenir pour le long terme, c’est parfois seulement un petit pas « rien que pour aujourd’hui », comme dit Thérèse de Lisieux. Mais cela suffit pour vivre et avancer jour après jour.

Réponse et liberté
L’appel rend libre aussi en ce sens qu’il nous permet de vivre positivement toute situation. Même si le déroulement de notre vie peut sembler parfois difficile à interpréter, tout événement auquel nous sommes confrontés porte en lui-même un certain appel de Dieu. Les événements heureux sont une invitation à l’action de grâce. Les événements malheureux sont une invitation à la foi, à l’espérance, à la remise de soi entre les mains de Dieu, etc.
Quand nous sommes dans une situation difficile, la chose la plus importante et la plus libératrice n’est pas nécessairement de résoudre cette situation, mais elle est de discerner et de suivre l’appel qui nous est adressé au cœur de cette situation. Et il y a toujours un certain appel de Dieu, pas forcément évident à percevoir au début, mais qui se laisse peu à peu discerner, si l’on consent à cette situation et si l’on se demande sincèrement ce que Dieu y attend de nous.
La vraie question à se poser dans une épreuve n’est pas : Combien de temps ça va durer ? ou Comment y mettre fin ? ou encore Pourquoi suis-je dans cette situation ? Ces questions sont légitimes, mais on peut indéfiniment y rester enfermé sans trouver de réponse. Il faut savoir se placer à un autre niveau d’interrogation : Qu’est-ce que Dieu attend de moi en ce moment ? Cette question aura tôt ou tard une réponse.
J’ai souvent expérimenté dans l’accompagnement spirituel que, dès qu’une personne dans une situation difficile commence à percevoir ce que Dieu attend d’elle dans cette situation (exemple : quel acte de confiance poser, quel pardon accorder, quel engagement de prière mettre en œuvre…), cela porte un effet immédiat d’apaisement et de liberté : la personne ne se sent plus prisonnière ou victime de la situation (même si celle-ci reste extérieurement inchangée), elle reprend sa vie en mains de manière responsable, elle avance et pose des actes, elle a de nouveau un avenir.
La réponse à cette question (Quel appel m’est adressé dans cette situation ?) ne s’invente pas a priori, elle n’est pas seulement de l’ordre d’une projection psychique. Elle n’est pas une réponse toute faite comme nous en avons trop souvent. Elle est de l’ordre du don, de la grâce. Elle se reçoit comme un fruit de l’ouverture du cœur et de la prière. Elle est souvent marquée par une sorte d’inattendu, de nouveauté, qui est la marque du travail de l’Esprit. Elle est pacifiante et libératrice.

Se perdre pour se trouver
Cette notion d’appel est importante aussi car elle seule, me semble-t-il, permet d’articuler de manière juste, dans notre vie, le désir légitime d’accomplissement de soi et l’appel évangélique à se perdre et à se renoncer. C’est précisément quand il répond aux appels de Dieu que l’homme se perd et se trouve tout à la fois, de manière authentiquement chrétienne, et non pas de manière déviée ou malsaine. Il vit une « perte » qui n’est pas auto-destruction, masochisme, dolorisme, mais qui est sortie de soi, de ses propres limites, pour une ouverture plus large à la vie. Il expérimente un "se trouver" qui n’est pas recherche narcissique et égoïste d’épanouissement personnel, mais accès à son identité la plus profonde : l’identité d’enfant de Dieu, celle qui nous est révélée et donnée au fur et à mesure que nous répondons aux appels que la vie nous adresse en permanence.