/ MIEUX LE CONNAÎTRE / Vie spirituelle / Bienheureux ceux qui pleurent

Bienheureux ceux qui pleurent, ils seront consolés !

(Auteur : P. Jacques Philippe- Parution F&L n° 284 de Juin 2009)

abonnez-vous !

Nous célébrons ce 19 juin (2009) la fête du Sacré Cœur. Quel paradoxe ! En ce jour, les textes liturgiques nous invitent à fêter la grandeur de l’amour de Dieu en se souvenant d’un événement douloureux : le transpercement du Cœur du Christ. Dans cet article, le Père Jacques Philippe nous fait découvrir l’autre côté, souvent caché, de la souffrance.

Il n’est pas très facile d’évoquer la souffrance. Elle est un scandale pour l’intelligence, du coup on renonce souvent à en parler. Il faut parfois oser le faire.
Notre monde occidental moderne (contrairement à d’autres traditions…) est très désarmé devant la souffrance. Il y a une tendance aujourd’hui à considérer que la souffrance est toujours un mal, et qu’elle ne peut jamais être autre chose. Si l’on pense autrement, on est vite taxé de dolorisme.

Un refus quasi idéologique
Il est vrai que certains courants du christianisme ont trop valorisé la souffrance, comme si elle était rédemptrice par elle-même. Cela a pu rendre paresseux pour l’éliminer même quand c’était possible. Aujourd’hui on tombe dans l’excès inverse : un refus quasiment  idéologique de toute souffrance.
Cette attitude peut sembler de la compassion : personne ne doit souffrir, il faut  absolument écarter toute douleur. En fin de compte cette manière de voir aboutit à son contraire : elle interdit à toute personne qui souffre de donner un sens à sa souffrance, ce qui la rend encore plus lourde ! Une souffrance absurde est bien plus écrasante qu’une souffrance à laquelle on peut trouver (ou donner) un sens.
Le message de l’Évangile est clair. Il faut soulager toutes les souffrances que l’on peut soulager : si ton frère a faim, donne-lui à manger (ne te contente pas de pieux discours !). Il faut aussi accepter avec confiance la souffrance qu’on ne peut éviter. «Qui veut être mon disciple, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive ! » (Mc 8, 34)
Cette parole de Jésus n’a rien d’absurde ; elle ne dérive aucunement d’un ”dolorisme”, au contraire elle exprime une véritable compassion et peut aider plus efficacement ceux qui souffrent que certains discours modernes qui nous font rêver d’une vie sans douleur, et nous amènent  ainsi à refuser le réel et à trouver la vie insupportable.

Avoir le courage de la vérité
Première remarque : la souffrance qui fait le plus mal est celle que l’on refuse. Cela est clair. Si l’on est dans une attitude de refus, cela crée une tension, voire une révolte qui rend la souffrance plus lourde. En revanche, si l’on est dans une attitude d’acceptation, la souffrance est vécue paisiblement, et devient donc beaucoup moins écrasante.
Deuxième remarque : beaucoup de nos grosses souffrances proviennent du fait que nous n’acceptons pas  les petites. On pourrait donner des milliers d’exemples de situations où la recherche de la facilité et du confort, le refus de certaines exigences, conduit à de lourdes souffrances. Ne pas avoir le courage de la vérité, refuser certaines séparations ou frustrations etc., peut entraîner des conséquences amères. Beaucoup de nos grosses ”croix”, nous les fabriquons en refusant les petites.
Troisième remarque : accepter de souffrir, cela simplifie l’existence. Refuser toute souffrance rend à l’inverse la vie très compliquée : on est toujours à se plaindre, à regretter que les choses ne soient pas différentes, à mettre en œuvre des stratégies complexes pour éviter les difficultés, etc. J’ai souvent remarqué que nous rendons très compliquées des situations qui en elles-mêmes pourraient être simples, si nous acceptions la part d’épreuve ou de combat qui y sont présentes. Sachons donc prendre les choses comme elles viennent : la joie et le plaisir, mais aussi la douleur et la peine.

Le pire : la peur de la souffrance
Quatrième remarque : une chose fait plus de dégâts dans notre vie que la souffrance, c’est la peur de la souffrance. « Les pires souffrances de l’homme, ce sont celles qu’il redoute » dit Etty Hillesum. L’expérience le montre : quand nous réagissons en fonction de nos peurs, nous faisons des bêtises, nous prenons de mauvaises décisions et aggravons les problèmes. Il est normal d’avoir peur, mais il ne faut pas se laisser gouverner par les peurs. Elles produisent dureté, fuite, fermeture, agressivité, etc. La peur envahit l’imaginaire et coupe du réel. Les souffrances que nous imaginons ou appréhendons nous font en fin de compte plus de mal que les souffrances réelles, que nous avons la grâce de porter si nous vivons l’instant présent dans l’abandon, la confiance, la prière.
Cinquième remarque : la souffrance n’a pas que des effets négatifs. Elle nous appauvrit, nous rend humble, nous fait perdre notre orgueil et notre autosuffisance, nous ramène à l’essentiel. Elle  nous oblige à vérifier si les valeurs sur lesquelles nous fondons notre vie sont des valeurs qui ”tiennent le choc” ou pas… Elle met en évidence la vérité profonde de notre vie, elle peut être l’occasion de conversions bénéfiques. Elle oblige à crier vers Dieu et à se laisser aider par les autres.

De la souffrance à la consolation
Sixième remarque, que je voudrais développer davantage. La souffrance peut aussi  aider à devenir plus compatissant envers le prochain. Elle aide à trouver des mots et des attitudes justes pour encourager et réconforter ceux qui se trouvent en détresse. On ne peut pas aider de manière efficace quelqu’un qui souffre si l’on n’est pas, au moins un peu, passé par ce qu’il traverse.
La souffrance peut devenir un lieu de consolation, et nous donner la grâce à notre tour de devenir des consolateurs. Il y a là une réalité spirituelle très belle. Un des noms du Messie dans la tradition hébraïque est le Consolateur. C’est aussi un des noms de l’Esprit Saint. Le thème de Dieu qui console après la peine est extrêmement fréquent dans la Bible, les prophètes et les psaumes en particulier.
Tout souffrance vécue dans la confiance et la prière débouche tôt ou tard sur une grâce de consolation. Cette réalité est exprimée dans le début de la deuxième lettre aux Corinthiens. Paul fait allusion dans ce texte à une épreuve très douloureuse : « La tribulation qui nous est survenue en Asie nous a accablés à l’extrême, au-delà de nos forces, à tel point que nous désespérions même de conserver la vie. Vraiment nous avons porté en nous-mêmes notre arrêt de mort. » (2Co 1, 8-9) Comme Paul n’est pas le genre de personne à s’apitoyer sur lui-même et à faire de sa vie une tragédie, il ne dit même pas de quelle épreuve il s’agit !

La souffrance : un plus ?
Il reconnaît qu’elle a été bénéfique et lui a permis « d’apprendre à ne pas mettre sa confiance en lui-même, mais en Dieu qui ressuscite les morts. » (2Co 1, 9) Et surtout Paul dit qu’il a été « visité et consolé par Dieu, le Père des Miséricordes et le Dieu de toutes consolation » (2 Co 1, 3) et que cette consolation lui permet à son tour de « consoler les autres en quelque affliction que ce soit. » (2Co 1, 4) Cette expérience de consolation lui donne aussi un regard d’espérance sur les épreuves que traversent les Églises dont il s’occupe : « Notre espoir à votre égard est ferme, nous savons que, partageant nos souffrances, vous partagerez aussi notre consolation. » (2Co 1, 7). Et tout cela devient en fin de compte « pour un grand nombre un motif d’action de grâces (…)» (2Co 1, 11).
Présentons à Dieu toutes les souffrances, passées ou présentes, que nous vivons avec une certaine amertume, ou avec des regrets, et  demandons-lui de nous toucher et de nous pacifier. Nous sommes en droit d’invoquer l’Esprit Saint Consolateur, et plus spécialement en ce mois du Sacré-Cœur, afin qu’il nous visite dans ces souffrances ou ces souvenirs douloureux, et nous accorde une grâce de consolation, pour devenir à notre tour des consolateurs, à l’instar du Christ qui est venu pour « réconforter celui qui n’en peut plus », selon la parole d’Isaïe (cf. Is 50, 4).