/ MIEUX LE CONNAÎTRE / Judaïsme / Croire sans avoir vu

Croire sans avoir vu

(Auteur: Michel Remaud - Parution F&L n° 276 d'Octobre 2008)

Michel Remaud
Michel Remaud est prêtre de la congrégation des Fils de Marie Immaculée. Il vit depuis 1979 en Israël. Il dirige l’Institut Albert Decourtray et est l’auteur de plusieurs livres dont :
À cause des Pères, Louvain, Peeters, 1997.
Évangile et Tradition rabbinique, Bruxelles, Lessius, 2003.
L'Église au pied du Mur. Juifs et chrétiens, du mépris à la reconnaissance, Paris, Bayard 2007.

COMMANDEZ VOTRE HORS-SÉRIE

« Parce que tu m’as vu, tu as cru ; heureux ceux qui croient sans avoir vu ! » Jn 20, 29

On se méprendrait sur le sens de la parole de Jésus à Thomas si on y voyait une apologie de la crédulité, ou un blâme adressé à l’apôtre. Thomas, comme ses dix compagnons, a cru après avoir vu –et non après avoir touché –, contrairement à ce que pourrait faire croire une lecture superficielle du texte. En réalité, cette béatitude vise les disciples des apôtres, et leurs successeurs jusqu’à nous, qui n’ont pas eu la chance, comme leurs aînés, de voir Jésus ressuscité.
Jean, plus que tous les autres auteurs du Nouveau Testament, met en avant son expérience de témoin oculaire : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie – car la vie s’est manifestée, et nous avons vu… » (1 Jn 1,1-2) Pierre aussi, dans son discours chez le centurion Corneille, fait état de son expérience de témoin de première main : « Nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts » (Ac 10,41). Or, lorsque Jean écrit son évangile, la génération des témoins oculaires est en train de disparaître, et la fin de ce récit évangélique tourne une page dans l’histoire de la communauté des croyants en Jésus : bientôt, il n’y aura plus que des disciples qui croiront sans avoir vu. Peut-être ces croyants de la deuxième génération s’estimaient-ils défavorisés par rapport à ceux qui avaient vu et qui racontaient leurs souvenirs, mais dont le témoignage était le fondement même de leur propre foi. À ceux-là, le Seigneur dit : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »

La tradition juive dit quelque chose d’analogue à propos des païens qui se convertissent au Dieu d’Israël – les prosélytes – sans avoir vécu eux-mêmes l’expérience du don de la Loi au Sinaï. Elle va même jusqu’à les proclamer plus chers à Dieu que ceux qui ont vu les signes. Rabbi Shimon ben Laqish dit : « Le prosélyte est plus cher à Dieu que ceux qui se trouvaient au pied du Sinaï. Pourquoi ? Parce que tous ceux qui se trouvaient au pied du Sinaï, s’ils n’avaient pas vu les voix, les torches, les éclairs, les montagnes qui tremblaient, [et s’ils n’avaient pas entendu] le son des cors, ils n’auraient pas accepté le [joug du] royaume des cieux. Et celui qui, sans avoir rien vu de tout cela, vient s’offrir au Saint – béni soit-il ! – et prendre sur lui le joug du royaume des cieux, qu’y a-t-il de plus cher [à Dieu] ? »