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Abraham, notre père dans la joie

(Auteur: Michel Remaud - Parution F&L n° 268 de Janvier 2008)

Michel Remaud
Michel Remaud est prêtre de la congrégation des Fils de Marie Immaculée. Il vit depuis 1979 en Israël. Il dirige l’Institut Albert Decourtray et est l’auteur de plusieurs livres dont :
À cause des Pères, Louvain, Peeters, 1997.
Évangile et Tradition rabbinique, Bruxelles, Lessius, 2003.
L'Église au pied du Mur. Juifs et chrétiens, du mépris à la reconnaissance, Paris, Bayard 2007.

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L’évangile de Jean (Jn 8,56) rapporte cette parole de Jésus : « Abraham, votre père, a tressailli de joie à la pensée de voir mon jour : il l’a vu et il s’est réjoui. »
À quel épisode de la vie d’Abraham est-il fait allusion ici ? Nulle part dans la Genèse, ni dans aucun des autres livres bibliques, il n’est raconté qu’Abraham se serait réjoui.

Selon toute vraisemblance, cette formule ne se comprend qu’en passant par une interprétation juive ancienne d’un passage de la Genèse. Au chapitre 17, Dieu apparaît à Abraham et lui annonce que sa femme Sara va lui donner un fils. La réaction immédiate d’Abraham est d’incrédulité : « Abraham tomba la face contre terre, et il rit, disant dans son cœur : “Naîtra-t-il un fils à un homme de cent ans ? Et Sara, une femme de quatre-vingt-dix ans, enfantera-t-elle ?” » (Gn 17,17)

Au début de notre ère, le judaïsme a développé une doctrine de la foi d’Abraham à laquelle le Nouveau Testament, et saint Paul en particulier, attachera une grande importance. Les commentaires juifs les plus anciens ont accordé une grande attention au verset de la Genèse : « Abram eut foi dans le Seigneur, et le Seigneur le lui compta comme justice » (Gn 15,6). Pour les sources juives anciennes, Abraham est le plus éminent des croyants. Mieux, il est le “pionnier de la foi”, celui dont la foi rend possible celle de ses descendants. Il était donc impossible de laisser croire qu’il aurait été effleuré par le doute. Pour résoudre ce problème, une traduction populaire de l’Écriture en araméen – ce qu’on appelle le Targum – a traduit le verbe hébreu qui signifie « il rit » – Yitshaq, qui va devenir le nom d’Isaac – par « se réjouit » : Abraham tomba la face contre terre et se réjouit. Loin d’être interprété comme un signe d’incrédulité, le rire d’Abraham devient ainsi l’expression de sa foi. Cette interprétation est sans aucun doute très ancienne, puisqu’on la trouve aussi chez un auteur juif contemporain des origines chrétiennes, Philon d’Alexandrie.

En disant qu’Abraham a exulté à la pensée de voir son jour, Jésus s’identifie indirectement à Isaac, le « fils unique » (Gn 22,2) dont la tradition juive ancienne nous dit par ailleurs qu’il s’est offert librement en sacrifice, ratifiant ainsi l’offrande de son père.